mardi 4 mai 2021

NAPOLEON : LE POUVOIR ET LA MORT

A l’occasion de la commémoration du bicentenaire de la mort de l’empereur Napoléon, beaucoup de livres sont édités et de nombreux commentaires publiés.

Etrangement et pour la première fois sans doute, les auteurs insistent sur une part très sombre de sa carrière, ce moment où en Egypte il a fait sacrifier à l’arme blanche trois mille prisonniers turcs à qui préalablement il avait promis la vie sauve au cas où ils se rendraient.

Les généraux qui l’entouraient en étaient eux-mêmes écœurés.

En vain Bonaparte avait tenté de prendre Saint-Jean d’Acre. Le mamelouk qui s’était retiré dans cette place forte avait la réputation d’être d’une indicible cruauté. Il était soutenu par les anglais.

La prise de cette ville était pour lui un enjeu majeur. Or il avait été obligé de renoncer.

On s’est étonné de cette cruauté et de ce mensonge. On dirait que les différents historiens qui avaient écrit sur Napoléon jusqu’à ce jour avaient désiré passer sous silence cet incident. Il constituait une tâche.

C’est dans un ouvrage de l’historien Benoit Mechin que j’en ai entendu parler pour la première fois.


En fait, il s’agit d’un moment essentiel dans son itinéraire.

Jusqu’à présent il était un général audacieux, brillant. C’était un vainqueur. Il avait fait preuve de son génie en Italie, au 13 Vendémiaire.

Il avait vaincu la mort à plusieurs reprises en particulier au pont d’Arcole, à l’occasion de la prise de Toulon où il faisait partie de la « batterie des hommes sans peur ».

Comme il le disait lui-même « N’oubliez pas que le Dieu de la guerre m’accompagne ».

La campagne d’Egypte aujourd’hui constituait une entreprise d’une audace folle.

Ici, il franchit une nouvelle étape dans sa relation à la mort. Il viole les lois les plus sacrées de l’humanité. Il tue sans nécessité absolue trois mille hommes sans défense.

Il se situe désormais au-delà de toute Loi, au-delà de toute morale. C’est la transgression absolue. A ce moment-là Napoléon n’est plus un homme. Il se place du côté des Dieux.

C’est un acte que Nietzsche aurait parfaitement honoré, lui pour qui Napoléon est le héros absolu, l’homme de la tragédie antique, l’anti prophète juif.

Plus tard Napoléon dira en parlant de l’Egypte « C’est là que j’ai conçu la haute ambition ». Il dira aussi « Qu’est-ce que cent mille hommes, pour un homme comme moi ? ».

Ici, Napoléon celle son destin. Désormais il est à l’égal de César, celui qui a franchi le Rubicon de l’être.

Il n’obéit plus à la loi des hommes. Il s’est placé au-delà du bien et du mal.

Kléber, qui le voit après ces événements et qui les avait condamnés, après avoir assisté à de nouvelles victoires, s’était exclamé « Général, vous êtes grand comme le monde ! ».

Desaix lui-même avait été définitivement conquis.

La confirmation de son désir du pouvoir absolu lui est venue en Egypte. C’est après celle-ci qu’il accomplit son coup d’état, après qu’il eut abandonné son armée. En principe, le Directoire aurait dû le faire fusiller.

C’est ici que le monde anglo-saxon se sépare de nous. Il conserve sa relation à la divinité et à la royauté. Il les intègre.


C’est ce monde qui vainc Napoléon et qui plus tard vaincra Hitler.


Au-delà du Concordat, Napoléon a fondé le règne de l’Homme, celui des Lumières, de la Raison. IL a tué Dieu.


C’est pourquoi regretter que Napoléon soit ensuite allé en Russie est utopique. Il ne pouvait plus tolérer aucun obstacle. Désormais il ne pouvait vivre que dans le défi, et la transgression.

Son véritable interlocuteur n’était pas le tsar Alexandre, c’était le destin.

Quiconque veut s’affronter au pouvoir doit faire référence à cet itinéraire. Le pouvoir, c’est la mort.

Il y a ceux qui sont capables de la donner et il y a les autres. Ce sont peut-être des ambitieux, mais ils ne sont pas des conquérants. Les conquérants sont ceux-là seuls qui ont signé ce pacte.

En matière de création artistique, il en va de même.

Il y a les artistes qui mettent leur vie en cause, qui la risquent. Et puis il y a les autres qui jouent avec le langage.

Une œuvre ne vaut que dans la mesure où l’auteur a affronté la mort. Ce n’est qu’ensuite qu’il pourra avoir une relation privilégiée avec la beauté.

La différence dans sa relation à la mort avec celle du conquérant, c’est que l’artiste travaille sur sa propre blessure. Il se brûle lui-même.

Le conquérant ne met pas en cause sa vie. Il ne l’affronte pas directement. Il utilise les autres, ses soldats.

Telle est la différence essentielle.

Telle est la fascination de l’un et la grandeur de l’autre.

Edouard Valdman
Ancien élève de l’Institut Politique de  Paris
Ancien Secrétaire de la Conférence du  Stage
du Barreau de Paris

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