vendredi 28 mars 2025

POUR BOUALEM SANSAL

Boualem Sansal, écrivain franco algérien, a comparu le 20 mars dernier devant le Tribunal correctionnel de El Dar Beida à Alger. Le procès fut expéditif. Il a duré moins d’une demie heure, et le procureur a requis une peine de 10 ans de prison ainsi qu’une amende de 1 million de dinars. L’écrivain était accusé d’atteinte à l’unité nationale, d’outrage à Corps constitués, et d’atteinte à l’économie nationale. 

L’authentique origine du conflit résidait dans une question de géopolitique, l’appartenance d’une partie du Sahara algérien au Maroc.

Son avocat français a vu son visa refusé. Il était soupçonné d’être juif !

Boualem Sansal décida de se défendre tout seul. Le même avocat dénonça un procès fantôme, tenu dans le plus grand secret, sans défense, le caractère arbitraire de cette procédure. Il saisit les organisations compétentes du Haut-Commissariat aux Nations Unies et déposa plainte contre l’Algérie.

Boualem Sansal avait été arrêté le 16 novembre à son arrivée à Alger, entendu par le Parquet anti-terroriste d’Alger, placé sous mandat de dépôt pour atteinte à la sureté de l’Etat.


J’ai rencontré par le plus grand des hasards Boualem Sansal, au Salon du Livre de Paris, l’été dernier. Nous avons sympathisé. Il m’a donné ses coordonnées et nous avons prévu de nous revoir après son retour d’Algérie, à l’automne. Il devait y partir incessamment.

Ce qui m’a attiré vers lui, c’est son visage où se lisaient la douceur et la grâce.

Je l’ai perdu de vue. Je ne lui ai pas écrit comme il était prévu et c’est son arrestation qui m’a ramené vers lui.


L’Algérie, je ne la connais qu’à travers deux hommes, un saint et un héros. Le premier, c’est le Père de Foucault, officier de cavalerie, explorateur au Maroc, grand mystique mort à Tamanrasset en Algérie dans le Hoggar, un saint qui aimait très profondément l’Algérie, et lui a fait le sacrifice de sa vie. 

Le second, c’est Albert Camus. Je l’ai lu très jeune, à vingt ans, il a marqué ma vie au fer rouge.

C’est une amie de l’université, Ania, qui m’en a parlé pour la première fois. « Noces », « L’étranger », « Caligula », « La peste », tous ses livres m’ont conquis.

Ania n’était pas sans doute pour rien dans cet amour.

Camus, je me suis mis à l’aimer d’une même passion.

Au-delà de son engagement pour l’art, pour la beauté, il y avait aussi la Justice. Camus se battait pour elle. A un moment où l’Algérie était encore une colonie, il dénonçait la misère de la Kabylie et préconisait des réformes. Il travaillait dans le journalisme, à Alger et dès alors, proposait des changements qui allaient dans le sens d’une plus grande autonomie.

C’était le temps des massacres de Sétif. Les populations algériennes, ayant servi dans les rangs de l’armée française durant la dernière guerre, demandaient à ce titre un nouveau statut, une plus grande dignité.

A Sétif, en 1954, en ce qui concerne ces exigences, on leur répondit par un massacre. On ne sait toujours pas combien il y eut de victimes, 8 000, 10 000, sans doute davantage.

En tout cas, c’est à ce moment-là que fut créé le FLN et que débutèrent les premiers attentats.

Camus était un Juste. Immédiatement, il préconisa des réformes et un statut spécifique pour l’Algérie qui reconnaitrait à ses habitants à la fois une plus grande dignité et des droits politiques nouveaux.

Malgré quelques exceptions, il se heurta toujours à l’intransigeance des colons.

« Un bon colon est un colon mort ! ». Cette phrase de Sartre situe le débat tel qu’il fut posé dès lors. Les extrémistes de tous bords, colons, indépendantistes, entrèrent dans l’engrenage de la violence.

Au milieu de ce remue-ménage Camus, tout en continuant à dénoncer, garda son calme. Il avait de tout temps refusé la violence.

C’est de ce moment, sans doute, que date la phrase fameuse qui répond à celle de Sartre « Entre ma mère et la justice, je choisis ma mère ».

Il répondait par la même à l’autre phrase de Simone de Beauvoir « Camus refuse de faire le pas dans l’Histoire », à propos de « L’homme révolté », sans doute le plus grand livre d’Albert Camus. Il démystifiait précisément ce qu’on appelle l’Histoire, c’est-à-dire les crimes staliniens, ceux de la bien-pensance.

C’est à ce moment-là que l’on peut dire que Camus les eut tous sur le dos. Il était l’homme à abattre puisqu’il choisissait la paix contre le terrorisme.

Il avait vu dès alors dans quelle direction les nouveaux maîtres entrainaient l’Algérie, vers une autocratie dans la ligne directe du marxisme.

Quand de Gaulle arriva au pouvoir en 1958, c’était fini. La guerre avait été gagnée par la France mais le FLN était incontournable, c’est-à-dire la dictature.

Les accords d’Evian consacrèrent la fin de l’Algérie française et le départ de millions de français d’Algérie sans oublier l’horrible massacre des Harkis que la France a très lâchement abandonnés.

C’est à ce moment que l’intelligencia française, à part quelques exceptions comme Camus ou Aron, s’est déshonorée.

Sartre en est l’exemple le plus vil.


C’est aussi à ce moment que sur la route de Lourmarin, village de Provence, désormais lieu de pèlerinage, Camus trouva la mort aux côtés de Michel Gallimard.

Lourmarin je l’ai connu plus tard et j’ai découvert un lieu magique, cher au cœur d’Albert Camus qui dort là sous les romarins.


Quand on voit ce que les algériens ont fait de leur pays, c’est d’abord un sentiment de honte qui vous prend, de trahison face aux idéaux pour lesquels un homme comme Camus s’est battu.

En ce qui concerne ceux qui aujourd’hui prétendent que nous avons commis des crimes contre l’humanité, il conviendrait de leur rappeler que lorsque l’Emir Abdelkader est parti en exil après sa défaite, il emmenait une « smala » composée avant tout d’esclaves. 

Telle était la conception de la nouvelle Algérie.

Il ne semble pas qu’elle ait évolué.


Et certes l’Algérie a été colonisée, et beaucoup d’injustices ont été commises de la part des colons, mais l’œuvre des français en Algérie a été grandiose et c’est d’abord le christianisme que la France lui a apporté, une religion de l’amour et une certaine conception de la liberté, face à l’islam totalitaire.

Quelle est cette liberté pour laquelle le FLN prétend s’être battu ?

Chaque révolte en Algérie depuis le départ des colons a été noyée dans le sang, toute tentative de progrès social.


Il n’est pas impossible qu’étant donné les nombreux contentieux qui se déploient entre l’Algérie et le France, en particulier son refus de reprendre les condamnés algériens sur le sol français, le pouvoir algérien souhaite réduire les tensions et qu’une condamnation plus légère soit requise contre Boualem Sansal et peut-être même une grâce.

Une grâce pour une infraction qui n’existe pas, ce serait dans une certaine mesure quelque chose de plus scandaleux qu’un gouvernement français, digne de ce nom ne pourrait tolérer.

Il est à craindre que ce dernier ne sombre dans l’abjection, comme il l’a fait, quand il a dénoncé la colonisation française comme un crime contre l’humanité.


Le 28 mars 2025, Boualem Sansal vient d’être condamné à cinq années de prison.



Edouard VALDMAN

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