J’ai connu Jean-Denis Bredin au Palais de Justice de Paris. Dès alors en 1965, il était célèbre au moins dans le milieu judiciaire aux côtés de son compère Robert Badinter. Ces deux avocats étaient associés et officiaient au 130, rue du faubourg Saint-Honoré à Paris. Ils formaient comme un couple que l’on ne dissociait jamais et ils figuraient d’une certaine manière la réussite professionnelle dans le milieu des avocats.
Il était à la fois un grand avocat, défenseur de causes très
importantes, par ailleurs professeur des universités et également écrivain :
non pas avocat écrivant mais authentique auteur.
L’affaire, son essai sur l’affaire Dreyfus avait fait date
mais également celui sur l’abbé Sieyes ainsi que ses romans dont L’absence
et ses récits Battements de cœur…
Jean-Denis Bredin était ancien premier secrétaire de la
conférence de stage et était à ce titre censé être très brillant.
Il y avait plus. Il était le fils adoptif du bâtonnier Lemaire
qui avait entre autre défendu le maréchal Pétain au côté de Jacques Isorni.
Celui-ci avait épousé une femme très fortunée et l’on disait
que le vrai père de Jean-Denis Bredin était juif.
J’ai entendu Jean-Denis Bredin à plusieurs reprises
s’exprimer au Palais de Justice dans le cadre de la Conférence du Stage. Il
était particulièrement éloquent.
Je l’ai rencontré par ailleurs à la foire du livre de
Jérusalem. Ce fut pour moi une occasion de mieux le connaitre et nous conviâmes
de nous rencontrer à Paris à notre retour.
Je venais justement de terminer le manuscrit des Juifs et
de l’Argent un essai que je souhaitais voir éditer. C’était une occasion
d’en parler à Jean-Denis Bredin qui pourrait sans doute m’aider de par sa
notoriété. Nous sommes convenus de nous retrouver au restaurant Le Récamier et
je me souviens que nous venions de prendre place lorsque surgit Georges Kiejman
qui venait d’être nommé ministre.
Je me rappelle l’expression du visage de Jean-Denis Bredin à
ce moment et du mot affectueux qu’il adressa à Georges Kiejman « Mon petit
ministre ! ». Nous avons déjeuné ensemble.
J’évoquai auprès de JDB mon essai et il eut l’air très
intéressé.
« Génial ! » me dit-il.
À qui voulez-vous que nous l’adressions me demanda-t-il ?
Odile Jacob, le Seuil, Grasset ?
Je voyais défiler devant moi tout ce qui jusqu’à présent
s’était avéré inaccessible, les grands éditeurs parisiens : un avocat célèbre
me les offrait tous sur un plateau.
Je ne suis pas exactement lui dire quel éditeur était le
plus souhaitable. Je lui faisais confiance. Nous avons fini par décider de
choisir Le Seuil où officiait alors Olivier Betourné.
J’envoyai mon manuscrit à ce dernier de la part de
Jean-Denis Bredin. C’était un label parfait de réussite.
Le problème était que ce dernier était un homme très occupé
et après avoir déjeuné avec lui, le contacter ne s’avéra pas chose facile.
En tout cas, la réponse négative du Seuil me vint assez
rapidement.
J’eus une conversation téléphonique avec Olivier Betourné
qui me déclara qu’il avait actuellement dans sa maison d’éditions un écrivain
apparemment très connu qui écrivait sur le même thème.
J’essayai de contacter Jean-Denis Bredin. Je n’y parvins
pas.
En désespoir de cause, je décidai de précipiter les choses
car je croyais très fort en l’idée qui soutenait mon livre et je ne souhaitais
pas me la faire dérober.
C’est à ce moment que je décidai de contacter Jacques
Derrida que j’avais antérieurement rencontré dans des centres culturels juifs
parisiens ou il donnait de conférences, ainsi qu’à l’École des Hautes Études,
et qui m’orienta lui-même vers les éditions Galilée qui éditèrent mon livre en
1994.
Ce ne fut qu’ultérieurement que Fayard publia le livre de
Jacques Attali Les Juifs, le monde et l’argent dans lequel ce dernier
s’arrangea pour reprendre ma propre thèse, tout en en faisant un livre
commercial.
J’entrepris un procès mais je n’obtins pas gain de cause, la
défense des idées étant quelque chose de très délicat. En tout cas Jean-Denis
Bredin ne me fut d’aucun secours. Ma relation avec lui s’espaça.
Entre temps il était entré à l’Académie Française. Son
complice Badinter avait lui-même fait carrière et était devenu ministre de la
Justice sous Mitterrand.
Sa fille elle-même avait été nommée ministre dans le
gouvernement constitué par François Mitterrand.
Toutefois je gardai des relations avec Jean-Denis Bredin. Je
le voyais de temps en temps.
Plus tard il publia un livre dans lequel il contait son
enfance et révélait que son père était juif Un enfant sage.
Je trouvai que c’était un peu tard pour se déclarer. Cela
n’était pas très courageux contrairement à l’avis de quelques académiciens dont
Pierre Rosenberg que Bredin en tant qu’avocat avait « tiré d’affaires »
lorsqu’il était Président du musée du Louvre.
En fait Bredin représentait ce que Simone de Beauvoir appela
un jour « une morale de l’ambiguïté » : fils d’une mère richissime, père juif
occulté ou perdu, autre père célèbre et puissant, lui-même brillant avocat et
écrivain, de gauche par-dessus le marché.
Étant associé à Robert Badinter et à Jean-Louis Prat, il
émargeait à une somme mensuelle très élevée et avait sa cantine au restaurant Le
Récamier.
Jean-Denis Bredin avait une dimension qui me séparait totalement
de lui : celle d’avoir été élevé dans la fortune, dans la puissance. Cela crée
une certaine distance avec la vie. On peut la considérer comme un jeu.
Moi, au contraire, j’avais été contraint de la prendre au
sérieux, et c’est pourquoi les choses étaient pour moi plus difficiles.
Ultérieurement encore, je décidai de me présenter à
l’Académie française. C’était un peu fou dans la mesure où je ne connaissais
très peu de monde dans ce milieu. Je comptais sur ma relation avec Jean-Denis
Bredin qui apparemment m’aimait bien. Il encouragea ma candidature et
j’entrepris les démarches nécessaires, notamment auprès de la Secrétaire
perpétuelle, Madame Carrère d’Encausse.
Je reçus quelques encouragements, de la part notamment de
Pierre Rosenberg, anciennement Président du musée du Louvre. Le problème est
que pour être élu il faut avoir un pouvoir derrière soi, l’Eglise ou autre
franc maçonnerie. C’est ce que possédait mon principal adversaire, Jean Luc
Marion, homme de qualité et ancien collaborateur du Cardinal Lustiger, qui fut
élu au fauteuil de ce dernier auquel je m’étais moi-même porté candidat.
Ma candidature était folle. J’en avais conscience, mais
d’une part l’Académie elle-même faisait à ce moment appel à des candidatures.
Il y avait crise de vocations. D’autre part j’avais publié plusieurs recueils
de poèmes, et en la matière j’étais seul.
Quoi qu’il en soit, là encore, après m’avoir accueilli avec
beaucoup de sympathie Jean-Denis Bredin se déroba. Il était sans doute très
occupé. Je me sentis délaissé.
Plus tard encore, à la veille d’une grave opération chirurgicale,
dont il me parla avec beaucoup de discrétion, nous avons déjeuné à la Closerie
des Lilas.
Il évoqua sa dernière rencontre avec Jean-Marie Lustiger qui
était déjà très malade « À Dieu ! » lui avait-il dit.
Jean-Denis Bredin était un personnage très raffiné, tout en
nuances. Il était indulgent envers les hommes, mais savait tout de même les
mettre à leur juste place. Par exemple en me parlant de Robert Badinter, il me
confia que ce dernier souhaitait devenir Président de la République.
En ce qui concerne mon procès contre Jacques Attali, il
aurait dû en principe me défendre lui-même. C’est lui qui m’avait mis en
relation avec les éditions Fayard. Je fus obligé de faire appel à un autre
avocat Jean-Marc Varaut, puis au Bâtonnier Farthouat.
Je ne pense pas que ces avocats, malgré leur incontestable
talent, aient bien compris le sens de mon livre.
Seul un avocat juif aurait sans doute pu me défendre.
Ceux-ci ne voulaient pas s’affronter à Jacques Attali, lui-même juif et
ancienne éminence grise de François Mitterrand.
Jean-Denis Bredin avait été vice-président du mouvement des
radicaux de gauche. Il était par ailleurs la part littéraire du cabinet
Badinter / Prat. Badinter en était la part politique.
Au-delà de ses essais les plus connus L’affaire ou
Sieyes, je pense que Jean Denis Bredin était avant tout un écrivain. L’absence,
Battements de cœur sont de très beaux livres, d’une écriture délicate et
raffinée, à la sensibilité frémissante.
Beaucoup d’avocats se disent écrivains parce qu’ils ont
publiés un ou deux livres sur l’Histoire ou sur le Droit. Jean-Denis Bredin
était un authentique écrivain, un écrivain de grande classe.
Edouard VALDMAN
Épique cheminement !
RépondreSupprimerJ'imagine votre désolation. Le Piagat laisse un goût amer.