lundi 2 février 2026

Jean-Denis Bredin

J’ai connu Jean-Denis Bredin au Palais de Justice de Paris. Dès alors en 1965, il était célèbre au moins dans le milieu judiciaire aux côtés de son compère Robert Badinter. Ces deux avocats étaient associés et officiaient au 130, rue du faubourg Saint-Honoré à Paris. Ils formaient comme un couple que l’on ne dissociait jamais et ils figuraient d’une certaine manière la réussite professionnelle dans le milieu des avocats.

Il était à la fois un grand avocat, défenseur de causes très importantes, par ailleurs professeur des universités et également écrivain : non pas avocat écrivant mais authentique auteur.

L’affaire, son essai sur l’affaire Dreyfus avait fait date mais également celui sur l’abbé Sieyes ainsi que ses romans dont L’absence et ses récits Battements de cœur…

Jean-Denis Bredin était ancien premier secrétaire de la conférence de stage et était à ce titre censé être très brillant.

Il y avait plus. Il était le fils adoptif du bâtonnier Lemaire qui avait entre autre défendu le maréchal Pétain au côté de Jacques Isorni.

Celui-ci avait épousé une femme très fortunée et l’on disait que le vrai père de Jean-Denis Bredin était juif.

J’ai entendu Jean-Denis Bredin à plusieurs reprises s’exprimer au Palais de Justice dans le cadre de la Conférence du Stage. Il était particulièrement éloquent.

Je l’ai rencontré par ailleurs à la foire du livre de Jérusalem. Ce fut pour moi une occasion de mieux le connaitre et nous conviâmes de nous rencontrer à Paris à notre retour.

Je venais justement de terminer le manuscrit des Juifs et de l’Argent un essai que je souhaitais voir éditer. C’était une occasion d’en parler à Jean-Denis Bredin qui pourrait sans doute m’aider de par sa notoriété. Nous sommes convenus de nous retrouver au restaurant Le Récamier et je me souviens que nous venions de prendre place lorsque surgit Georges Kiejman qui venait d’être nommé ministre.

 

Je me rappelle l’expression du visage de Jean-Denis Bredin à ce moment et du mot affectueux qu’il adressa à Georges Kiejman « Mon petit ministre ! ». Nous avons déjeuné ensemble.

J’évoquai auprès de JDB mon essai et il eut l’air très intéressé.

« Génial ! » me dit-il.

À qui voulez-vous que nous l’adressions me demanda-t-il ? Odile Jacob, le Seuil, Grasset ?

Je voyais défiler devant moi tout ce qui jusqu’à présent s’était avéré inaccessible, les grands éditeurs parisiens : un avocat célèbre me les offrait tous sur un plateau.

Je ne suis pas exactement lui dire quel éditeur était le plus souhaitable. Je lui faisais confiance. Nous avons fini par décider de choisir Le Seuil où officiait alors Olivier Betourné.

J’envoyai mon manuscrit à ce dernier de la part de Jean-Denis Bredin. C’était un label parfait de réussite.

Le problème était que ce dernier était un homme très occupé et après avoir déjeuné avec lui, le contacter ne s’avéra pas chose facile.

En tout cas, la réponse négative du Seuil me vint assez rapidement.

J’eus une conversation téléphonique avec Olivier Betourné qui me déclara qu’il avait actuellement dans sa maison d’éditions un écrivain apparemment très connu qui écrivait sur le même thème.

J’essayai de contacter Jean-Denis Bredin. Je n’y parvins pas.

En désespoir de cause, je décidai de précipiter les choses car je croyais très fort en l’idée qui soutenait mon livre et je ne souhaitais pas me la faire dérober.

C’est à ce moment que je décidai de contacter Jacques Derrida que j’avais antérieurement rencontré dans des centres culturels juifs parisiens ou il donnait de conférences, ainsi qu’à l’École des Hautes Études, et qui m’orienta lui-même vers les éditions Galilée qui éditèrent mon livre en 1994.

Ce ne fut qu’ultérieurement que Fayard publia le livre de Jacques Attali Les Juifs, le monde et l’argent dans lequel ce dernier s’arrangea pour reprendre ma propre thèse, tout en en faisant un livre commercial.

J’entrepris un procès mais je n’obtins pas gain de cause, la défense des idées étant quelque chose de très délicat. En tout cas Jean-Denis Bredin ne me fut d’aucun secours. Ma relation avec lui s’espaça.

Entre temps il était entré à l’Académie Française. Son complice Badinter avait lui-même fait carrière et était devenu ministre de la Justice sous Mitterrand.

Sa fille elle-même avait été nommée ministre dans le gouvernement constitué par François Mitterrand.

 

Toutefois je gardai des relations avec Jean-Denis Bredin. Je le voyais de temps en temps.

Plus tard il publia un livre dans lequel il contait son enfance et révélait que son père était juif Un enfant sage.

Je trouvai que c’était un peu tard pour se déclarer. Cela n’était pas très courageux contrairement à l’avis de quelques académiciens dont Pierre Rosenberg que Bredin en tant qu’avocat avait « tiré d’affaires » lorsqu’il était Président du musée du Louvre.

En fait Bredin représentait ce que Simone de Beauvoir appela un jour « une morale de l’ambiguïté » : fils d’une mère richissime, père juif occulté ou perdu, autre père célèbre et puissant, lui-même brillant avocat et écrivain, de gauche par-dessus le marché.

Étant associé à Robert Badinter et à Jean-Louis Prat, il émargeait à une somme mensuelle très élevée et avait sa cantine au restaurant Le Récamier.

Jean-Denis Bredin avait une dimension qui me séparait totalement de lui : celle d’avoir été élevé dans la fortune, dans la puissance. Cela crée une certaine distance avec la vie. On peut la considérer comme un jeu.

Moi, au contraire, j’avais été contraint de la prendre au sérieux, et c’est pourquoi les choses étaient pour moi plus difficiles.

 

Ultérieurement encore, je décidai de me présenter à l’Académie française. C’était un peu fou dans la mesure où je ne connaissais très peu de monde dans ce milieu. Je comptais sur ma relation avec Jean-Denis Bredin qui apparemment m’aimait bien. Il encouragea ma candidature et j’entrepris les démarches nécessaires, notamment auprès de la Secrétaire perpétuelle, Madame Carrère d’Encausse.

Je reçus quelques encouragements, de la part notamment de Pierre Rosenberg, anciennement Président du musée du Louvre. Le problème est que pour être élu il faut avoir un pouvoir derrière soi, l’Eglise ou autre franc maçonnerie. C’est ce que possédait mon principal adversaire, Jean Luc Marion, homme de qualité et ancien collaborateur du Cardinal Lustiger, qui fut élu au fauteuil de ce dernier auquel je m’étais moi-même porté candidat.

Ma candidature était folle. J’en avais conscience, mais d’une part l’Académie elle-même faisait à ce moment appel à des candidatures. Il y avait crise de vocations. D’autre part j’avais publié plusieurs recueils de poèmes, et en la matière j’étais seul.

Quoi qu’il en soit, là encore, après m’avoir accueilli avec beaucoup de sympathie Jean-Denis Bredin se déroba. Il était sans doute très occupé. Je me sentis délaissé.

Plus tard encore, à la veille d’une grave opération chirurgicale, dont il me parla avec beaucoup de discrétion, nous avons déjeuné à la Closerie des Lilas.

Il évoqua sa dernière rencontre avec Jean-Marie Lustiger qui était déjà très malade « À Dieu ! » lui avait-il dit.

 

Jean-Denis Bredin était un personnage très raffiné, tout en nuances. Il était indulgent envers les hommes, mais savait tout de même les mettre à leur juste place. Par exemple en me parlant de Robert Badinter, il me confia que ce dernier souhaitait devenir Président de la République.

En ce qui concerne mon procès contre Jacques Attali, il aurait dû en principe me défendre lui-même. C’est lui qui m’avait mis en relation avec les éditions Fayard. Je fus obligé de faire appel à un autre avocat Jean-Marc Varaut, puis au Bâtonnier Farthouat.

Je ne pense pas que ces avocats, malgré leur incontestable talent, aient bien compris le sens de mon livre.

Seul un avocat juif aurait sans doute pu me défendre. Ceux-ci ne voulaient pas s’affronter à Jacques Attali, lui-même juif et ancienne éminence grise de François Mitterrand.

Jean-Denis Bredin avait été vice-président du mouvement des radicaux de gauche. Il était par ailleurs la part littéraire du cabinet Badinter / Prat. Badinter en était la part politique.

Au-delà de ses essais les plus connus L’affaire ou Sieyes, je pense que Jean Denis Bredin était avant tout un écrivain. L’absence, Battements de cœur sont de très beaux livres, d’une écriture délicate et raffinée, à la sensibilité frémissante.

Beaucoup d’avocats se disent écrivains parce qu’ils ont publiés un ou deux livres sur l’Histoire ou sur le Droit. Jean-Denis Bredin était un authentique écrivain, un écrivain de grande classe.

Edouard VALDMAN

1 commentaire:

  1. Épique cheminement !
    J'imagine votre désolation. Le Piagat laisse un goût amer.

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